Conspirationnisme et démocratie : la bataille à ne pas perdre

Dans le cadre des multiples tâches dévolues aux services de renseignement et de sécurité il en est une qui, souvent, est mise de côté car considérée comme de peu d’importance : la lutte contre le conspirationnisme qui fleurit sur le web depuis les attentats de 11 septembre 2001.

On n’en finit plus de lire des théories toutes plus hallucinantes (voire hallucinées) les unes que les autres sur la supposée participation de la CIA et du Mossad aux attentats du 9/11, du Mossad dans l’attaque de Charlie Hebdo, sans compter le Mossad toujours derrière les attentats de Paris du 13 novembre 2015.

On peut remarquer une tendance claire dans ces théories conspirationnistes : c’est presque toujours la CIA (donc les USA), le Mossad (donc Israël), la finance internationale (donc, sous-entendu, les Juifs), les médias officiels (donc soit le pouvoir ou les Juifs, ou les deux) qui sont aux commandes des grands complots supposés ou fantasmés de notre histoire récente.

Il est navrant de constater que la plupart des tenants de ces théories (qui tous ne sont pas incultes, loin de là) ne font même pas une recherche élémentaire pour en connaître l’origine. Pour exemple, les théories conspirationnistes du 9/11 ont pris naissance sur un site américain, l’American Free Press et qui ont ensuite été repris par Thierry Meyssan, à qui les théories sur le 11 septembre ont donné une notoriété inespérée. Comprendre ce qu’est l’American Free Press ou étudier le parcours Thierry Meyssan permet immédiatement de relativiser ces théories hallucinées. Le premier est un site web dont le contenu serait qualifié d’extrême droite dans nos pays, le second, bien connu de nos médias, a un parcours qui laisse rêveur : de la lutte contre l’extrême droite à ses débuts, en passant par le renouveau charismatique et la lutte pour les droits des gays (ne pas chercher de logique dans tout cela) pour ensuite développer des théories conspirationnistes avec le soutien de la Russie, le compagnonnage d’Alain Soral et de Dieudonné tout en recherchant la reconnaissance de l’Islam sunnite puis de l’Islam chiite. La vie de Thierry Meyssan est un roman.

Si les théories conspirationnistes n’avaient pour conséquence que de provoquer des débats sans fin sur des forums obscurs d’Internet, elles ne constitueraient au mieux qu’un divertissement pour les analystes des services de renseignement. Mais le problème est bien plus profond et le danger pour la démocratie bien plus prégnant. Quinze ans après le 11 septembre 2001 la France se réveille avec les théories conspirationnistes qui fleurissent autour des attentats de Charlie Hebdo et du 13 novembre, et l’abject s’associe alors au rejet des institutions et des « élites ».

Aujourd’hui il est compliqué pour les élites de faire entendre leur voix, que ce soit dans les explications des attentats, la justification de l’état d’urgence (et de sa non lisibilité quand l’état d’urgence mis en œuvre pour contrer des attentats sert également à tort à mettre sous contrôle des écologistes/activistes lors du sommet de la COP21) ou encore dans des domaines aussi variés que l’importance des campagnes de vaccination ou les tentatives parfois compliquées des professeurs pour expliquer que « oui on a bien marché sur la lune » !! La perte de confiance dans nos élites nous entraîne loin, très loin.

Le gouvernement français semble enfin prendre la mesure du danger et de la rupture progressive du contrat social qui le lie à ses citoyens.

La presse également a compris que la remise en cause de ses compétences mine la démocratie car si l’on se détourne de la presse professionnelle, fatalement on se dirige vers des « médias » alternatifs dont personne ne connait les qualifications professionnelles et les objectifs sous-jacents. Aujourd’hui n’importe qui se proclame expert et trouve de nombreux adeptes sur le net (un phénomène parfaitement illustré par Andrew Keen dans son excellent livre : « Le culte de l’amateur, comment Internet détruit notre culture »).

C’est là que le renseignement doit jouer son rôle de protection des institutions et de la démocratie en identifiant les responsables de ces théories qui détruisent le lien social entre la population et ses représentants.

Il ne faut pas oublier, en effet, qu’une des missions des services de renseignement est de contrer la subversion et l’action des services de renseignement étrangers qui agissent contre nos intérêts. Autour des théories conspirationnistes se retrouvent pêle-mêle des idiots utiles (expression attribuée à Lénine), des éléments subversifs d’extrême droite ou de gauche qui mais également des services de renseignement qui utilisent les mesures actives (désinformation, manipulation) pour saper l’autorité morale de nos pays. Ces derniers doivent être identifiés et un travail doit être fait en aval pour les contrer.

Aujourd’hui le gouvernement français se propose de travailler sur la sensibilisation en mettant en place une politique d’explication des théories conspirationnistes dans le système de l’éducation nationale ou sur le net (malheureusement pas toujours avec bonheur et parfois avec des simplismes contre-productifs) et la presse consacre des articles entiers au démontage de ces théories (en particulier après Charlie Hebdo et les attentats du 13 novembre). Il est regrettable que la Belgique et l’Europe dans son ensemble ne suivent pas cet exemple, en investissant dans la sensibilisation, car un moyen efficace de lutter contre ces théories est de s’assurer une audience réduite.

Mais il est surtout regrettable que les services n’investissent pas plus dans ce qui est et sera un des enjeux prioritaires de nos démocraties : la lutte pour la restauration de la confiance dans nos élites et la sauvegarde du contrat social qui nous lie à nos citoyens. C’est ce que je proposais il y a 15 ans au service qui m’employait alors malheureusement sans être entendu. Il y va pourtant de l’avenir de notre modèle démocratique.

Le temps court de l’anti-terrorisme : une erreur de paradigme

Lors d’une intervention sur France Info ce mardi 2 février, Alain Bauer criminologue français avançait l’idée qu’il nous faut passer de l’ère du contre-espionnage à celle de l’anti-terrorisme. Pour Alain Bauer, il faudrait comprendre que ces deux matières ne sont pas séquencées de la même manière. L’une, le contre-espionnage, travaillerait sur un temps long et l’autre, l’anti-terrorisme, sur un temps court.

Vouloir ainsi opposer temps court et temps long dans le cadre du travail des services de renseignement me semble particulièrement contre-productif en termes de résultat.

Les services de renseignement dont les missions se retrouvent au sein de l’acronyme anglophone TESSOC pour « Terrorism, Espionage, Sabotage, Subversion et Organized Crime », doivent travailler sur le temps long. Que ce soit dans le cadre de l’espionnage ou du terrorisme, le travail des services est basé sur la collecte du renseignement et son analyse. Or la collecte de renseignement s’inscrit dans le long terme.

Comment récolter de l’information fiable et utilisable sur les groupes radicaux, si ce n’est en y recrutant ou en y implantant une source qui collectera l’information pour les services de renseignement ? Mais recruter une source prend du temps. Il faut l’identifier, faire une enquête de sécurité, l’approcher, la convaincre, la tester, l’aider à s’infiltrer dans le groupe cible et enfin attendre parfois des mois si pas plus que la source atteigne le cœur de la cible et arrive à être alimentée par des informations utiles. Que ce soit en contre-espionnage ou en contre-terrorisme nous sommes là dans la gestion longue du temps.

Le temps court tel que le décrit Alain Bauer appartient plus au renseignement policier, dont la collecte de renseignement a pour but immédiat l’arrestation préventive ou préemptive à une action délictueuse voire, si l’information/renseignement arrive trop tard, conduit à des arrestations post attentats. Mais nous sommes là dans l’action policière dont le but est l’arrestation d’individus avant qu’ils ne commentent un attentat.

Le renseignement lui n’a pas pour mission d’arrêter des individus mais bien de collecter les informations devant, dans un second temps, conduire aux arrestations par les services de police. La différence est d’importance. Le temps court qu’appelle de ses vœux Alain Bauer est le temps policier et n’est possible que grâce au travail de collecte à long terme des services de renseignement.

Il ne s’agit pas seulement de perturber les cellules djihadistes ou d’en arrêter les membres préventivement avant de (trop souvent) les relâcher faute d’éléments à charge suffisants. Ce fut malheureusement le cas en Belgique après les attentats de Paris. Au contraire il est nécessaire, non seulement de comprendre le phénomène djihadiste (pourquoi les jeunes se radicalisent, comment ils le font, quels sont leurs parcours éventuels en Syrie, Libye ou Irak) mais également comment se structurent les réseaux en Europe, dans une vision globale, et dans notre pays, dans une vision locale. C’est le « glocal ».

Les attentats de Paris sont là pour nous rappeler qu’il est extrêmement compliqué d’arriver à prévenir les actes terroristes que ce soit de manière préventive ou préemptive. Pour y parvenir, nous avons besoin de renseignements en amont et d’un travail policier en aval.

Mais ces enjeux demandent du temps et des moyens.

Il ne s’agit donc pas d’opposer temps court et temps long mais bien de trouver la complémentarité entre le travail policier et le travail des services de renseignement. C’est à ce prix que l’on arrivera progressivement à réduire la menace terroriste.

Update du 04/02: un exemple flagrant des risques que l’on court ou que l’on fait courir à nos sources à force de travailler dans l’urgence, est à lire sur le site du “Point”:  http://bit.ly/1nOHxXD . Le temps de la réflexion est nécessaire pour éviter de telles erreurs. Quel citoyen prendra le risque de dénoncer un acte lié au terrorisme s’il doit craindre de voir son nom révélé aux suspects? Un éventuel gain à court terme vaut-il une perte de confiance et donc d’informations à long terme?

Update du 15/02: vous pouvez lire cet article retravaillé sur le site du CF2R