Le temps court de l’anti-terrorisme : une erreur de paradigme

Lors d’une intervention sur France Info ce mardi 2 février, Alain Bauer criminologue français avançait l’idée qu’il nous faut passer de l’ère du contre-espionnage à celle de l’anti-terrorisme. Pour Alain Bauer, il faudrait comprendre que ces deux matières ne sont pas séquencées de la même manière. L’une, le contre-espionnage, travaillerait sur un temps long et l’autre, l’anti-terrorisme, sur un temps court.

Vouloir ainsi opposer temps court et temps long dans le cadre du travail des services de renseignement me semble particulièrement contre-productif en termes de résultat.

Les services de renseignement dont les missions se retrouvent au sein de l’acronyme anglophone TESSOC pour « Terrorism, Espionage, Sabotage, Subversion et Organized Crime », doivent travailler sur le temps long. Que ce soit dans le cadre de l’espionnage ou du terrorisme, le travail des services est basé sur la collecte du renseignement et son analyse. Or la collecte de renseignement s’inscrit dans le long terme.

Comment récolter de l’information fiable et utilisable sur les groupes radicaux, si ce n’est en y recrutant ou en y implantant une source qui collectera l’information pour les services de renseignement ? Mais recruter une source prend du temps. Il faut l’identifier, faire une enquête de sécurité, l’approcher, la convaincre, la tester, l’aider à s’infiltrer dans le groupe cible et enfin attendre parfois des mois si pas plus que la source atteigne le cœur de la cible et arrive à être alimentée par des informations utiles. Que ce soit en contre-espionnage ou en contre-terrorisme nous sommes là dans la gestion longue du temps.

Le temps court tel que le décrit Alain Bauer appartient plus au renseignement policier, dont la collecte de renseignement a pour but immédiat l’arrestation préventive ou préemptive à une action délictueuse voire, si l’information/renseignement arrive trop tard, conduit à des arrestations post attentats. Mais nous sommes là dans l’action policière dont le but est l’arrestation d’individus avant qu’ils ne commentent un attentat.

Le renseignement lui n’a pas pour mission d’arrêter des individus mais bien de collecter les informations devant, dans un second temps, conduire aux arrestations par les services de police. La différence est d’importance. Le temps court qu’appelle de ses vœux Alain Bauer est le temps policier et n’est possible que grâce au travail de collecte à long terme des services de renseignement.

Il ne s’agit pas seulement de perturber les cellules djihadistes ou d’en arrêter les membres préventivement avant de (trop souvent) les relâcher faute d’éléments à charge suffisants. Ce fut malheureusement le cas en Belgique après les attentats de Paris. Au contraire il est nécessaire, non seulement de comprendre le phénomène djihadiste (pourquoi les jeunes se radicalisent, comment ils le font, quels sont leurs parcours éventuels en Syrie, Libye ou Irak) mais également comment se structurent les réseaux en Europe, dans une vision globale, et dans notre pays, dans une vision locale. C’est le « glocal ».

Les attentats de Paris sont là pour nous rappeler qu’il est extrêmement compliqué d’arriver à prévenir les actes terroristes que ce soit de manière préventive ou préemptive. Pour y parvenir, nous avons besoin de renseignements en amont et d’un travail policier en aval.

Mais ces enjeux demandent du temps et des moyens.

Il ne s’agit donc pas d’opposer temps court et temps long mais bien de trouver la complémentarité entre le travail policier et le travail des services de renseignement. C’est à ce prix que l’on arrivera progressivement à réduire la menace terroriste.

Update du 04/02: un exemple flagrant des risques que l’on court ou que l’on fait courir à nos sources à force de travailler dans l’urgence, est à lire sur le site du “Point”:  http://bit.ly/1nOHxXD . Le temps de la réflexion est nécessaire pour éviter de telles erreurs. Quel citoyen prendra le risque de dénoncer un acte lié au terrorisme s’il doit craindre de voir son nom révélé aux suspects? Un éventuel gain à court terme vaut-il une perte de confiance et donc d’informations à long terme?

Update du 15/02: vous pouvez lire cet article retravaillé sur le site du CF2R

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