Les Tueries du Brabant Wallon : Retour sur quelques semaines de rebondissements

Ces deux derniers mois, la Belgique a de nouveau été le théâtre de rumeurs, de révélations multiples et de dénégations variées concernant le dossier des tueries du Brabant wallon, les tristement surnommées TBW.

Parce que c’est un dossier que j’ai suivi avec énormément d’intérêt depuis le début de ma carrière, je vous propose d’y revenir rapidement et faire le point de cette situation qui perdure depuis 32 ans maintenant.

Alors que le dossier des TBW se reposait au coin du feu avec ses pauvres cinq inspecteurs qui tentent tant bien que mal de poursuivre l’enquête aux deux millions de pages (dixit le Procureur du Roi, Christian De Valkeneer), André Kemmer, ancien membre des services de renseignement luxembourgeois (SREL) publie, début octobre, un nouveau livre sur l’affaire des Bommeleeër au Luxembourg (1). Cette affaire (attentats à la bombe dans la même période que les tueries) se rapproche de ce que nous avons connu en Belgique avec les Tueries du Brabant Wallon (les meurtres en moins) en ce sens que le dossier n’a toujours pas trouvé de conclusion et que divers intervenants, et non des moindres (Marco Mille et Franck Schneider, aussi du SREL), lient ce dossier au Gladio (le fameux Stay Behind issu de la guerre froide). C’est en tout cas la théorie que ces trois anciens membres du SREL vont présenter en 2006 au Premier ministre luxembourgeois d’alors, Claude Juncker. A ce jour, même si la piste militaire a été soulevée par l’ancien directeur de la Police (2), cette théorie n’a toujours pas reçu de confirmation et l’affaire reste sans solution satisfaisante.

Bien qu’il ne faille y voir de liens de cause à effet  (quoique les deux affaires présentent des liens) mais plutôt une concordance dans le temps, c’est ce livre qui vient tout juste de relancer la période belge riche des nouvelles révélations sur les TBW et accessoirement de la théorie de l’implication de la gendarmerie et/ou du gladio.

Après la publication du livre d’André Kemmer c’est en effet au tour des journaux La Dernière Heure et Het Laatste Nieuws, repris par la RTBf (3) d’annoncer un retour sur ces années noires vécues par toute la population belge dans les années ’80. L’un des auteurs, dit « le géant », de sinistre mémoire, aurait été identifié et ce serait un membre de la brigade Diane, groupe créé au sein de la gendarmerie en 1972 après les attentats des Jeux Olympiques de Munich. Ces articles font évidemment les gros titres et la presse, comme les réseaux sociaux, s’emballent. A tel point que le Ministre Geens se sent obligé de convoquer les procureurs fédéraux afin de faire le point sur les derniers évènements.

La piste du géant, ancien membre du groupe Diane, semble alors très probable au point que le Colonel Pint fondateur du groupe Diane affirme dans une courte interview donnée au Laatste Nieuws qu’il a toujours craint que des membres de son unité aient pu faire partie des tueurs (4). Il constate que les modus operandi/tactiques et techniques de tir ressemblent à celles utilisées dans son groupe. Avec la parole qui se libère un peu, nombreux sont ceux (membres des services Police/GD/Renseignement) qui posent la question qui fâche: l’origine des TBW pourrait-elle se trouver au sein des structures sécuritaires mais qui et où? Arriver à définir le “où” ou les “où” permettra ensuite de savoir qui !!

Le journal Le Soir titre alors «  Koen Geens : il est possible que les tueries du Brabant visaient également l’Etat » (5) Le ministre et le procureur général Christian de Valkeneer diront même que des manipulations de l’enquête ne sont pas impossibles même si Christian de Valkeneer dit n’avoir aucune preuve allant dans le sens d’une tentative de déstabilisation de l’Etat belge. Mais le doute est là et s’insinue de plus en plus dans la réflexion des témoins et acteurs de ce dossier. D’ailleurs Christian de Valkeneer conclura une interview du 26 octobre (6) en disant: “La seconde vague de l’affaire des tueries du Brabant, en 1985, n’est sans doute pas la même qu’en 1982 et 1983. La seconde vague n’est pas un cas de banditisme classique. On ne tue pas sans la moindre raison des enfants qui ne constituent pas un obstacle à l’accomplissement des faits. (..) On a voulu faire peur dans cette deuxième vague”. “On a voulu faire peur”? Comme on dit chez nous: non peut être !!! (Traduction pour nos amis français: oui, bien sûr).

C’est alors que, nouveau rebondissement, la presse annonce que des munitions de la gendarmerie et des armes ont été retrouvées dans le canal par un groupe de jeunes, non loin du lieu où des fouilles sous-marines ont déjà eu lieu (7). Las, le 7 novembre les analyses démontreront que ces munitions et armes n’ont aucun lien avec les tueries du Brabant Wallon (8).

Début novembre, c’est au tour de Me Jef Vermassen de faire la Une de la presse et annonce ce qui semble être alors un nouveau rebondissement dans l’enquête, à savoir qu’il aurait connaissance d’un fait, d’un « tuyau en or », qui changerait le cours de l’enquête et expliquerait pourquoi la police n’est jamais intervenue dans les tueries (9). Ce fameux rebondissement est en fait le témoignage d’un ancien gendarme qui suggère que sa hiérarchie est impliquée (02/11/2017) et aurait empêché des interventions lors des tueries. Malheureusement, une fois encore, le procureur dément très rapidement toute avancée dans l’enquête car, dit-il, « ce tuyau en or » est une non-information. Les faits avancés par ce gendarme étaient connus et n’avaient, semble-t-il, jamais débouché sur quoi que ce soit d’utile à l’enquête (10).

Suite à ces rebondissements qui ne seront jamais confirmés dans les faits, le dossier replonge progressivement dans la torpeur médiatique malgré l’annonce d’un renfort policier à la cellule d’enquête…un de plus et qui ne changera rien.

Finalement, en désespoir de cause, deux historiens, Emmanuel Gérard et Rudi Van Doorslaer, proposent de lancer une recherche historique (11) sur les Tueries du Brabant Wallon comme celles qu’ils ont menées sur l’assassinat de Julien Lahaut. Pour eux « il est clair que les crimes des Tueurs débordent du banditisme traditionnel » et que ces tueries « ont eu un caractère politique direct ou indirect qui pourrait être relié à des réseaux d’extrême droite ». Si cette initiative peut sembler sympathique, il n’empêche que les chercheurs se verront très vite opposer des blocages car l’enquête judiciaire est toujours en cours et qu’en plus (contrairement à l’affaire Lahaut), les dossiers des services de renseignement ne sont pas déclassifiés. Donc ces chercheurs ne pourront avoir accès qu’aux sources ouvertes ce qui risque de limiter grandement leurs investigations.

Ainsi, 32 ans après les attaques des Tueurs du Brabant, l’enquête est toujours au point mort. Nous ne savons toujours pas qui et pourquoi ces attaques ont été commises. Les tueries du Brabant wallon représentent les attaques terroristes les plus violentes que la Belgique ait connu et parmi les plus mortelles après celles de Brussels Airport.

L’enquête qui dure depuis 32 ans et qui a mobilisé des équipes au sein de la police judiciaire, de la gendarmerie, de la police fédérale ensuite, des deux services de renseignement (Sûreté de l’Etat et SGRS) débouche sur un constat d’impuissance du magistrat Christian de Valkeneer qui nous dit, le 18 novembre 2017 (12), si nous n’avons pas de nouveaux témoignages, nous ne pourrons jamais apporter de solution aux tueries du Brabant Wallon, « tout ce qu’il y avait à faire, nous l’avons fait » !

Alors une question se pose… Après 32 années d’enquêtes pour rien, d’équipes mobilisées pour rien et d’argent dépensé pour rien, à qui la faute ? A une magistrature qui n’a jamais su dans quelle direction aller (grand banditisme, extrême droite, déstabilisation de l’Etat), à une police divisée (judiciaire/gendarmerie) et/ou en compétition et quand réunie sans toujours avoir reçu les moyens et une direction d’enquête nécessaires à une telle investigation, à des services de renseignement peu prolixes (euphémisme), à des blocages (si oui lesquels ?), à des manipulations (si oui lesquelles), à un refus d’avoir une vision holistique des crimes qui se sont déroulés pendant les années ’80 en Belgique mais aussi ailleurs en Europe (si oui pourquoi ? théorie de la stratégie de la tension en Europe ?), ou tout simplement la faute au manque de chance ?

Personnellement je ne crois pas au manque de chance ! Il faudra donc bien un jour que la lumière soit faite sur ces crimes odieux et sur les responsabilités tant des crimes que des manquements/blocages/manipulations lors des enquêtes judiciaires.

Peut-être, finalement, qu’une commission d’universitaires historiens est bien la dernière chance qui nous reste vu que l’Etat, clairement, a failli….

 

Sources :

  1. http://5minutes.rtl.lu/grande-region/luxembourg/1085623.html
  2. https://www.wort.lu/fr/luxembourg/proces-bommeleeer-pierre-reuland-evoque-le-reseau-stay-behind-5252f19fe4b08667041a1c88
  3. https://www.rtbf.be/info/societe/detail_tueurs-du-brabant-les-enqueteurs-s-interessent-a-un-ex-gendarme-decede?id=9742511
  4. http://www.7sur7.be/7s7/fr/40502/Tueurs-du-Brabant/article/detail/3290379/2017/10/25/Le-fondateur-du-groupe-Diane-J-ai-immediatement-pense-ce-n-est-quand-m-ecirc-me-pas-un-des-notres.dhtml
  5. http://plus.lesoir.be/120932/article/2017-10-24/koen-geens-il-est-possible-que-les-tueries-du-brabant-visaient-egalement-letat
  6. https://www.rtbf.be/info/article/detail_jeudi-en-prime-christian-de-valkeneer-procureur-general-de-liege?id=9747454
  7. http://www.lalibre.be/actu/belgique/l-incroyable-decouverte-du-tresor-de-guerre-des-tueurs-du-brabant-59f2d91fcd703cdd751af56e
  8. http://www.7sur7.be/7s7/fr/40502/Tueurs-du-Brabant/article/detail/3306353/2017/11/07/Les-armes-rep-ecirc-chees-a-Ittre-sans-lien-avec-les-tueurs-du-Brabant.dhtml
  9. https://www.rtbf.be/info/societe/detail_tueurs-du-brabant-l-avocat-jef-vermassen-evoque-un-tuyau-en-or-qui-pourrait-resoudre-l-enquete?id=9752264&utm_source=rtbfinfo&utm_campaign=social_share&utm_medium=fb_share
  10. http://www.lalibre.be/actu/belgique/tueurs-du-brabant-voici-le-tuyau-en-or-cense-faire-avancer-l-enquete-59fab01ccd705114f0123066#.Wfq35vOj5e8.facebook
  11. http://www.lalibre.be/actu/belgique/une-enquete-historique-pourrait-resoudre-l-enigme-des-tueries-du-brabant-5a11c3cecd70fa5a064f5822#.WhKgMO8H6LM.facebook
  12. http://www.lacapitale.be/154863/article/2017-11-18/tueurs-du-brabant-besoin-dun-nouveau-temoignage

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