Merci, Thanks !

Après l’émotion et la colère je voudrais ici remercier les media qui m’ont suivi et publié. Quand le monde politique est sourd et aveugle, il reste la presse !

After the emotion and anger would I like to thank the media who have followed me and published. When politics is deaf and blind, it remains the press!

Interview live with BBC World News (Impact – 23/03/2016), Interview Live with Radio-TV Canada (RDI Matin – 23/03/2016) and Interview with CBS (29/03/2016)

http://www.ladepeche.fr/article/2016/03/24/2310839-bernard-snoeck-il-faut-une-plate-forme-au-niveau-europeen.html

http://www.lapresse.ca/international/dossiers/attentats-a-bruxelles/201603/23/01-4963670-pourquoi-la-belgique.php

http://www.telegraaf.nl/binnenland/25466511/___Politici_blind_voor_gevaren_radicale_islam___.html

http://www.spiegel.de/international/europe/terror-attacks-cast-light-on-belgian-identity-crisis-a-1084151.html

http://www.journaldeleconomie.fr/Ancien-des-services-de-renseignement-belges-Bernard-Snoeck-denonce-l-amateurisme-de-son-pays-en-matiere-de-contre_a3348.html

http://www.lalibre.be/dernieres-depeches/afp/la-lutte-antiterroriste-belge-au-banc-des-accuses-apres-les-attentats-de-bruxelles-56f4411335708ea2d3e0cf19

http://www.levif.be/actualite/international/les-attentats-ravivent-des-critiques-la-belgique-les-juge-infondees/article-normal-482151.html

http://pointdebasculecanada.ca/deux-ex-officiers-du-renseignement-belge-accusent-les-autorites-politiques-de-belgique-phenomene-islamiste-motifs-électoralistes/

http://www.lexpressiondz.com/actualite/238122-les-europeens-ont-courtise-les-djihadistes.html

http://politiek.tpo.nl/2016/03/26/bonusquote-voormalig-inlichtingenofficier-belgisch-leger-slacht-politieke-correctheid-af/

http://ilmanifesto.info/dilettanti-mandati-allo-sbaraglio-violento-jaccuse-di-un-ex-agente-antiterrorismo/

http://www.pagina12.com.ar/diario/elmundo/4-295375-2016-03-25.html

http://fr.timesofisrael.com/les-attentats-de-bruxelles-ravivent-des-critiques-que-la-belgique-juge-infondees/

http://www.lavenir.net/cnt/dmf20160323_00799889/des-defaillances-mais-de-qui

 

J’accuse ! L’attentat que les services craignaient

English translation below!

Avec colère suite aux événements de ce matin, j’accuse la Belgique d’avoir été attentiste depuis des années et de n’avoir jamais donné les moyens aux services de Renseignement de faire leur travail professionnellement pour tenter de prévenir ce genre d’attaques.

J’accuse… les politiques

J’accuse les responsables politiques de n’avoir jamais voulu comprendre la montée de l’Islam radical et de l’avoir délibérément ignorée pour cause d’électoralisme et de « politiquement correct ». Je les accuse d’avoir laissé plusieurs communes belges développer un radicalisme djihadiste depuis des années, au point qu’un responsable socialiste m’avait un jour dit « nous connaissons le problème de Molenbeek mais que voulez-vous, c’est un électorat qu’on ne peut négliger ».

J’accuse les responsables politiques, à tous les niveaux compétents, de ne pas donner les moyens nécessaires et indispensables aux services de Renseignement et de police, de continuer à les sous-financer chroniquement et de ne pas mettre en place les législations qui permettraient une action efficace. Le Renseignement surtout manque de moyens. Je les accuse de ne pas former suffisamment le personnel des services de Renseignement et de préférer les nominations politiques aux véritables compétences.

J’accuse un ancien ministre de la défense de n’avoir pas autorisé une enquête approfondie sur l’Islam radical au sein des forces armées afin de « ne pas stigmatiser la population musulmane au sein de l’armée » (dixit), alors même qu’on a connaissance de personnes radicalisées au sein de la grande muette.

J’accuse… les services de Renseignement

J’accuse le SGRS (le Service Général de Renseignement et Sécurité, le service militaire) de ne pas développer un service analytique digne de ce nom : on collecte mais sans analyse. On se retrouve avec des données dont on ne sait que faire et sans compétences en interne pour les exploiter réellement. Nos « analystes » sont surtout des gestionnaires des dossiers opérationnels. Le service a par exemple eu en mains les milliers de pages du manuel du djihad d’Al-Qaïda, il n’a jamais été analysé, faute de compétences et de moyens.

J’accuse l’incompétence de certains responsables du contre-terrorisme militaire qui ne comprennent pas le travail de Renseignement et le mettent en danger chaque jour par les décisions inconséquentes qu’ils prennent. Aujourd’hui, en Belgique, le responsable du contre-terrorisme militaire n’est jamais issu du Renseignement et il ne faut aucune compétence spécifique pour occuper ce poste ! Le dernier Colonel en charge du contre-terrorisme nous disait son peu d’intérêt pour l’analyse (« nous n’en n’avons pas besoin, disait-il ») et sa décision de supprimer la bibliothèque consacrée à ce sujet. Comment peut-on analyser sans connaissances, sans background, sans compréhension profonde des enjeux ? Comment peut-on utiliser l’information opérationnelle récoltée sur le terrain si elle n’est pas connectée, investiguée, mise en liens et en perspective ?

Je me souviens d’un responsable de la sécurité belge qui me disait que l’on peut régler une attaque chimique avec l’eau (sic) des camions de pompier. Propos tenus lors de la visite du Président Bush à Bruxelles en 2005.

Je me souviens des propos d’un responsable de la Sûreté de l’Etat qui s’énervait lorsque je disais en 2001 que la Belgique était une base arrière du terrorisme depuis des décennies. Une information connue depuis plus de 20 ans aujourd’hui et sur laquelle rien ou presque n’a été fait faute de moyen et de volonté. Toujours ce politiquement correct qui gouverne notre pays !

J’accuse le contre-terrorisme militaire d’amateurisme : manque criant d’inspecteurs de terrain (combien en avons-nous sur le terrain, Général ? Je sais c’est secret mais c’est surtout dramatique) et manque critique de connaissances sur l’Islam radical.

J’accuse… et après ?

Je ne peux terminer ce « j’accuse » sans une pensée pour mes anciens collègues du Renseignement et de la police fédérale qui, toujours, ont fait montre d’une volonté de travailler le plus professionnellement possible sans que le monde politique ne lui témoigne le moindre soutien réel, hors des discours en conférence de presse.

Les responsables politiques n’écoutent pas les services de Renseignement, jamais : quand sont-ils venus pour la dernière fois dans les bureaux des services militaires pour tenter de comprendre nos missions ? Quand ont-ils constaté de visu le manque de moyens de nos services sur lesquels ils comptent pour assurer la sécurité des citoyens ?

Malheureusement il est trop tard, les morts sont là et on peut que pleurer sur l’impéritie de nos responsables. Toutes mes pensées se dirigent bien sûr vers les victimes et leurs familles. Mais ma colère se tourne aujourd’hui vers le monde politique. Si les coupables sont bien évidemment identifiés dans le chef des djihadistes, il y a également des personnes responsables d’avoir laissé ces attaques se perpétrer, et elles devront rendre des comptes aux citoyens belges. Ce sont des années de mauvaise gestion et défaut de prévoyance qui sont à l’origine de cette situation, le gouvernement actuel ne fait que tenter de colmater les brèches d’une situation héritée de ses prédécesseurs.

Mais maintenant, nous nous devons de réagir et de proposer des solutions. Ce n’est plus un choix c’est une obligation que nous devons en mémoire aux victimes du terrorisme et en réponse à nos incompétences.

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I accuse! The attack that intelligence services were afraid would happen…

Outraged about the events of this morning in Brussels, I accuse Belgium of having endorsed a “wait-and-see” policy for years and having never giving to the intelligence services the means to do their job professionally to try and avoid this kind of attack.

I accuse… politicians

I accuse politicians of never having wanted to understand the rise of radical Islamism and having deliberately ignored it because they were afraid to lose votes and not be “politically correct”. I accuse them of having let several Belgian cities develop jihadist radicalism for years, to the point that a socialist leader once told me “we know the problem in Molenbeek but what do you want, it is an electorate that we can’t neglect”.

I accuse politicians at all responsible levels for not giving the necessary and essential resources to intelligence and police services, to under-fund them chronically and not put in place the laws that could allow their effective operation. The intelligence community, mostly, lacks the right human resources. I accuse them of not training effectively enough the staff of intelligence services and of putting people on high positions because of no other reason than their political affiliations.

I accuse a former Minister of Defense of not having authorized a deep investigation on radical Islam in the armed forces in order “not to stigmatize the Muslim population in the army” (dixit), while we already knew there are radicalized people into the Army.

I accuse… Intelligence services

I accuse the SGRS (Belgian military intelligence service) of not developing an analytics department: we collect data but do not analyze it. We find ourselves with data we don’t know what to do with and without any skills internally to exploit it. Our “analysts” are rather operational files manager. The Intelligence service had in its hands, among many other examples, the thousands of pages of the jihad manual of Al-Qaeda; it has never been analyzed, because of lack of skills and resources.

I accuse the incompetence of some managers of military counter-terrorism who don’t understand how Intelligence works and put its work in danger every day by taking wrong decisions. Never, in Belgium, does the head of military counter-terrorism have an Intelligence background nor does it take any specific skills to get appointed to the job! The last military officer in charge of the department used to tell us his lack of interest for analysis (“we don’t need it”) and decided to suppress the entire department library. How can we analyze without knowledge, without background, without a deep understanding of what is at stake? How can we use the operational information from the ground if it is not connected, investigated and put in perspective?

I remember a head of Belgian security telling me that we can fix a chemical attack with the water from the fire trucks. It was when President Bush visited Brussels in 2005.

I remember a head of one of the State Security departments who got angry when I said in 2001 that Belgium had been a rear base for terrorism for decades. An information that is now know for more than 20 years and about which nothing or almost nothing has been done, because no one cared or had the means to do anything. Always this “politically correct” taking all the decisions in our country!

I accuse the military counter-terrorism of being amateuristic in its approach: critical lack of field staff (how many do we have on the field, General? Oh, right, it is confidential… but still dramatic!) and critical lack of knowledge on radical Islam.

I accuse… and then ?

I can’t finish this « I accuse » without a thought for my former Intelligence and Federal police colleagues who have always demonstrated a willingness to work as professionally as possible while the politicians were only demonstrating real support in front of cameras in press conferences.

Political leaders don’t listen to Intelligence services, never: when was the last time they came into the military intelligence offices to try and understand our missions? When was the last time they saw with their eyes the real lack of means of the services they rely on to ensure the security of citizens?

It is unfortunately too late and we have only our eyes to cry our deaths and the incompetence of our leaders. All my thoughts go to the victims and their families. But my anger is now turning on politics. If the culprits of these attacks are obviously the jihadists, there are also people responsible of having let those attacks happen, and these people will need to be held accountable for how they failed the Belgian citizens. The attacks are the results of years of mismanagement and lack of foresight and the current government can only try to fill the gaps of the situation it inherited from predecessors.

We now have to react and propose solutions. It is no longer a choice, we owe it to the victims of terrorism and as a response to our failure.

Conspirationnisme et démocratie : la bataille à ne pas perdre

Dans le cadre des multiples tâches dévolues aux services de renseignement et de sécurité il en est une qui, souvent, est mise de côté car considérée comme de peu d’importance : la lutte contre le conspirationnisme qui fleurit sur le web depuis les attentats de 11 septembre 2001.

On n’en finit plus de lire des théories toutes plus hallucinantes (voire hallucinées) les unes que les autres sur la supposée participation de la CIA et du Mossad aux attentats du 9/11, du Mossad dans l’attaque de Charlie Hebdo, sans compter le Mossad toujours derrière les attentats de Paris du 13 novembre 2015.

On peut remarquer une tendance claire dans ces théories conspirationnistes : c’est presque toujours la CIA (donc les USA), le Mossad (donc Israël), la finance internationale (donc, sous-entendu, les Juifs), les médias officiels (donc soit le pouvoir ou les Juifs, ou les deux) qui sont aux commandes des grands complots supposés ou fantasmés de notre histoire récente.

Il est navrant de constater que la plupart des tenants de ces théories (qui tous ne sont pas incultes, loin de là) ne font même pas une recherche élémentaire pour en connaître l’origine. Pour exemple, les théories conspirationnistes du 9/11 ont pris naissance sur un site américain, l’American Free Press et qui ont ensuite été repris par Thierry Meyssan, à qui les théories sur le 11 septembre ont donné une notoriété inespérée. Comprendre ce qu’est l’American Free Press ou étudier le parcours Thierry Meyssan permet immédiatement de relativiser ces théories hallucinées. Le premier est un site web dont le contenu serait qualifié d’extrême droite dans nos pays, le second, bien connu de nos médias, a un parcours qui laisse rêveur : de la lutte contre l’extrême droite à ses débuts, en passant par le renouveau charismatique et la lutte pour les droits des gays (ne pas chercher de logique dans tout cela) pour ensuite développer des théories conspirationnistes avec le soutien de la Russie, le compagnonnage d’Alain Soral et de Dieudonné tout en recherchant la reconnaissance de l’Islam sunnite puis de l’Islam chiite. La vie de Thierry Meyssan est un roman.

Si les théories conspirationnistes n’avaient pour conséquence que de provoquer des débats sans fin sur des forums obscurs d’Internet, elles ne constitueraient au mieux qu’un divertissement pour les analystes des services de renseignement. Mais le problème est bien plus profond et le danger pour la démocratie bien plus prégnant. Quinze ans après le 11 septembre 2001 la France se réveille avec les théories conspirationnistes qui fleurissent autour des attentats de Charlie Hebdo et du 13 novembre, et l’abject s’associe alors au rejet des institutions et des « élites ».

Aujourd’hui il est compliqué pour les élites de faire entendre leur voix, que ce soit dans les explications des attentats, la justification de l’état d’urgence (et de sa non lisibilité quand l’état d’urgence mis en œuvre pour contrer des attentats sert également à tort à mettre sous contrôle des écologistes/activistes lors du sommet de la COP21) ou encore dans des domaines aussi variés que l’importance des campagnes de vaccination ou les tentatives parfois compliquées des professeurs pour expliquer que « oui on a bien marché sur la lune » !! La perte de confiance dans nos élites nous entraîne loin, très loin.

Le gouvernement français semble enfin prendre la mesure du danger et de la rupture progressive du contrat social qui le lie à ses citoyens.

La presse également a compris que la remise en cause de ses compétences mine la démocratie car si l’on se détourne de la presse professionnelle, fatalement on se dirige vers des « médias » alternatifs dont personne ne connait les qualifications professionnelles et les objectifs sous-jacents. Aujourd’hui n’importe qui se proclame expert et trouve de nombreux adeptes sur le net (un phénomène parfaitement illustré par Andrew Keen dans son excellent livre : « Le culte de l’amateur, comment Internet détruit notre culture »).

C’est là que le renseignement doit jouer son rôle de protection des institutions et de la démocratie en identifiant les responsables de ces théories qui détruisent le lien social entre la population et ses représentants.

Il ne faut pas oublier, en effet, qu’une des missions des services de renseignement est de contrer la subversion et l’action des services de renseignement étrangers qui agissent contre nos intérêts. Autour des théories conspirationnistes se retrouvent pêle-mêle des idiots utiles (expression attribuée à Lénine), des éléments subversifs d’extrême droite ou de gauche qui mais également des services de renseignement qui utilisent les mesures actives (désinformation, manipulation) pour saper l’autorité morale de nos pays. Ces derniers doivent être identifiés et un travail doit être fait en aval pour les contrer.

Aujourd’hui le gouvernement français se propose de travailler sur la sensibilisation en mettant en place une politique d’explication des théories conspirationnistes dans le système de l’éducation nationale ou sur le net (malheureusement pas toujours avec bonheur et parfois avec des simplismes contre-productifs) et la presse consacre des articles entiers au démontage de ces théories (en particulier après Charlie Hebdo et les attentats du 13 novembre). Il est regrettable que la Belgique et l’Europe dans son ensemble ne suivent pas cet exemple, en investissant dans la sensibilisation, car un moyen efficace de lutter contre ces théories est de s’assurer une audience réduite.

Mais il est surtout regrettable que les services n’investissent pas plus dans ce qui est et sera un des enjeux prioritaires de nos démocraties : la lutte pour la restauration de la confiance dans nos élites et la sauvegarde du contrat social qui nous lie à nos citoyens. C’est ce que je proposais il y a 15 ans au service qui m’employait alors malheureusement sans être entendu. Il y va pourtant de l’avenir de notre modèle démocratique.

Le temps court de l’anti-terrorisme : une erreur de paradigme

Lors d’une intervention sur France Info ce mardi 2 février, Alain Bauer criminologue français avançait l’idée qu’il nous faut passer de l’ère du contre-espionnage à celle de l’anti-terrorisme. Pour Alain Bauer, il faudrait comprendre que ces deux matières ne sont pas séquencées de la même manière. L’une, le contre-espionnage, travaillerait sur un temps long et l’autre, l’anti-terrorisme, sur un temps court.

Vouloir ainsi opposer temps court et temps long dans le cadre du travail des services de renseignement me semble particulièrement contre-productif en termes de résultat.

Les services de renseignement dont les missions se retrouvent au sein de l’acronyme anglophone TESSOC pour « Terrorism, Espionage, Sabotage, Subversion et Organized Crime », doivent travailler sur le temps long. Que ce soit dans le cadre de l’espionnage ou du terrorisme, le travail des services est basé sur la collecte du renseignement et son analyse. Or la collecte de renseignement s’inscrit dans le long terme.

Comment récolter de l’information fiable et utilisable sur les groupes radicaux, si ce n’est en y recrutant ou en y implantant une source qui collectera l’information pour les services de renseignement ? Mais recruter une source prend du temps. Il faut l’identifier, faire une enquête de sécurité, l’approcher, la convaincre, la tester, l’aider à s’infiltrer dans le groupe cible et enfin attendre parfois des mois si pas plus que la source atteigne le cœur de la cible et arrive à être alimentée par des informations utiles. Que ce soit en contre-espionnage ou en contre-terrorisme nous sommes là dans la gestion longue du temps.

Le temps court tel que le décrit Alain Bauer appartient plus au renseignement policier, dont la collecte de renseignement a pour but immédiat l’arrestation préventive ou préemptive à une action délictueuse voire, si l’information/renseignement arrive trop tard, conduit à des arrestations post attentats. Mais nous sommes là dans l’action policière dont le but est l’arrestation d’individus avant qu’ils ne commentent un attentat.

Le renseignement lui n’a pas pour mission d’arrêter des individus mais bien de collecter les informations devant, dans un second temps, conduire aux arrestations par les services de police. La différence est d’importance. Le temps court qu’appelle de ses vœux Alain Bauer est le temps policier et n’est possible que grâce au travail de collecte à long terme des services de renseignement.

Il ne s’agit pas seulement de perturber les cellules djihadistes ou d’en arrêter les membres préventivement avant de (trop souvent) les relâcher faute d’éléments à charge suffisants. Ce fut malheureusement le cas en Belgique après les attentats de Paris. Au contraire il est nécessaire, non seulement de comprendre le phénomène djihadiste (pourquoi les jeunes se radicalisent, comment ils le font, quels sont leurs parcours éventuels en Syrie, Libye ou Irak) mais également comment se structurent les réseaux en Europe, dans une vision globale, et dans notre pays, dans une vision locale. C’est le « glocal ».

Les attentats de Paris sont là pour nous rappeler qu’il est extrêmement compliqué d’arriver à prévenir les actes terroristes que ce soit de manière préventive ou préemptive. Pour y parvenir, nous avons besoin de renseignements en amont et d’un travail policier en aval.

Mais ces enjeux demandent du temps et des moyens.

Il ne s’agit donc pas d’opposer temps court et temps long mais bien de trouver la complémentarité entre le travail policier et le travail des services de renseignement. C’est à ce prix que l’on arrivera progressivement à réduire la menace terroriste.

Update du 04/02: un exemple flagrant des risques que l’on court ou que l’on fait courir à nos sources à force de travailler dans l’urgence, est à lire sur le site du “Point”:  http://bit.ly/1nOHxXD . Le temps de la réflexion est nécessaire pour éviter de telles erreurs. Quel citoyen prendra le risque de dénoncer un acte lié au terrorisme s’il doit craindre de voir son nom révélé aux suspects? Un éventuel gain à court terme vaut-il une perte de confiance et donc d’informations à long terme?

Update du 15/02: vous pouvez lire cet article retravaillé sur le site du CF2R

On the eve of the Low cost terrorism era

Two days after the knife attack in the subway and two years after another knife attack in the streets of London, we could ask ourselves if we are now on the eve on a low cost terrorism era. And the answer would be yes, unfortunately, we are there.

Israel has already been confronted with this low cost terrorism for several months and nothing can be done to counter it. The situation is even more complicated in our countries where we are not in a state of war, although it is definitely good for democracy: policemen are not allowed to shoot at a man threatening people with a knife as this wouldn’t be a proportionate response. This is the reason why they stopped the terrorist in London (or alleged terrorist in the “newspeak” language) with a teaser.

What would happen if radical Islamists related or not to Al Qaida or ISIS start to use knives rather than hand guns or machine guns? How would the Police or Intelligence services detect them? It is already impossible to detect those terrorists when they collect machine guns at home, build IED’s (Improvised Explosive Device) in their garage or kitchen! Look at how the terrorists were organized in Paris and no one was in a position to stop them: nor the Belgian Intelligence services and Police, nor the French Intelligence services and Police…no one!

Imagine…

Imagine now these radicals that would like to develop a copycat situation of what is happening in Israel. Imagine radicals Islamists buying knives in the shops of London, Berlin, Rome, Paris, Brussels… Imagine them walking in the streets or in the subways and all the sudden attack people around them. Imagine! The number of victims might not reach the level of Paris attacks but the psychological impact might be even worse: you would never feel safe anywhere, anymore, you would look behind your shoulder every time you walk on a street, you would be scared when people run around you, you would… The impact would be tremendous!

Imagine …I can say it clearly, with no so-called “newspeak”: Police and Intelligence services would be disarmed!

It is certainly urgent to work on the causes of terrorism at global level and stop fighting only on the short term locally. We can’t stop terrorism with a 4-days level 4 alert in capital cities in Europe. The answer has to be Glocal: local AND global, and it has to be done now!

“Imagine there’s no countries; It isn’t hard to do; Nothing to kill or die for; And no religion too; Imagine all the people Living life in peace…”

Lennon-1971

Une CIA européenne : la fausse bonne idée de Charles Michel

Il y a quelques jours, dans l’émotion post-attentat de Paris et niveau 4 à Bruxelles, sur fond de « molenbeekisation du débat politique » et batailles politicardes franco-belges par éditorial, Charles Michel proposait par voie de presse la création d’une « CIA européenne ». Une structure supposée éviter que des erreurs telles que celles commises avant, pendant et après les attaques de Paris ne se reproduisent. Une bien belle idée qui aura malheureusement fait un flop en moins de 48h… Dommage, car le momentum était bien là !

Il était inévitable que ça serait refusé d’emblée par plusieurs pays européens, comme c’est déjà le cas aujourd’hui pour la France et l’Allemagne qui ont fait savoir que non, merci, elles n’étaient pas intéressées. Tout simplement, parce que le renseignement se fait dans la discrétion et dans la solitude des États, c’est le b-a.ba de la profession, et qu’aucun pays ne souhaite partager ses informations complètement et en toute transparence. Les objectifs des États membres de l’UE divergent sur la scène internationale : leurs objectifs en renseignement divergent donc également. Un service de renseignement supranational suppose l’existence d’un gouvernement européen, ou à tout le moins d’une politique de défense et étrangère commune. Un projet qui existe depuis les premières années de l’Europe sans être jamais parvenu à dépasser le stade des idées.

Quand bien même… l’Europe a-t-elle réellement besoin d’une CIA ? Une CIA dans tout le fantasme d’omniprésence et d’omnipotence qu’elle véhicule ? Le choix des termes n’est pas innocent, et présenter le projet d’une telle façon n’est certainement pas la manière la plus futée de la faire accepter… L’annoncer via les médias plutôt que d’engager la voie diplomatique non plus ! Car une fois encore, le renseignement se discute dans la discrétion, derrière des portes fermées et dans l’intimité de salles de réunions capitonnées. Un projet d’échange d’informations à l’échelon européen ne peut se discuter par les médias. Alors, effet d’annonce ou erreur de débutant ? En tout cas, occasion très certainement manquée pour la Belgique de tirer son épingle du jeu, de redorer son blason auprès de son grand voisin et d’offrir une opportunité à l’Europe d’avancer dans la bonne direction.

Je suis convaincu que nous avons besoin d’un modèle européen, c’est -à-dire un modèle pensé par les Européens pour les Européens, pas d’une vague reproduction d’un modèle à l’américaine qui ne serait adapté ni à notre champ d’action ni à nos contraintes politiques. Il est urgent de renforcer la lutte anti-terroriste à l’échelle de l’Europe mais pourquoi ne pas commencer par renforcer ce qui existe, c’est à dire les bureaux de Gilles De Kerchove, le Monsieur anti-terroriste de l’Union européenne?

Pourquoi ne pas également mettre en œuvre une plate forme d’échange entre les services de renseignement, non pas d’informations opérationnelles mais bien d’analyse des risques et menaces afin de tenter d’y apporter des réponses sinon communes à tout le moins coordonnées ? Un premier pas vers cette structure européenne que M. Michel appelle de ses vœux, quitte à ce que les informations opérationnelles continuent à s’échanger comme aujourd’hui, en bilatéral. En attendant un projet politique de l’Europe, une vision commune de la Défense, une politique étrangère globalisée… On en est loin, il y a matière à débat, mais il y a clairement urgence à penser le projet européen de renseignement hors de l’émotion du 13 novembre, dans la nuance, la précision et la négociation. Il y a urgence…

Update du 15/02: vous pouvez lire cet article retravaillé sur le site du CF2R